Couverture du livre de Vanessa Manceron

Bonnes feuilles : « Les veilleurs du vivant »

L’anthropologue Vanessa Manceron s’est intéressée à une pratique scientifique discrète mais de plus en plus indispensable : celle des naturalistes amateurs à qui elle rend un vibrant hommage dance « Les veilleurs du vivant », à paraître le 25 août aux éditions (collection Les Empêcheurs de penser et environs). S’appuyant sur un périple qui la mène au cœur du Somerset, en Angleterre, mais aussi sur les écrits de nombreux scientifiques amateurs ou professionnels, elle livre un récit poignant sur les « zones grises lumineuses et la naturecondes » et citoyens éveillés, dans une perspective historique, esthétique, sensorielle et réflexive. Comme elle l’écrit, « pour les naturalistes amateurs, le sauvage est à portée de main, à toujours mieux connaître et ne doit pas faire l’histoire ». Extras choisis de l’introduction.


Discrets et silencieux, les naturalistes amateurs cheminent dans les campagnes, aussi parfois dans les villes, pour observer les vivants et enregistrer leur présence sous la forme de listes destinées à l’élaboration d’atlas et d’inventaires. Ils savent reconnaître et numéroter une pluralité vertigineuse d’espèces, que zéro autre Européen n’est en mesure de distinguer dans le tissu intriqué et foisonnant des formes de vie qui s’épanouissent en toute proximité, la faute de poure exister et propre.

Qu’ils habitent en ville ou à la campagne, ils ont appris à connaître et à se mouvoir dans les milieux avec une acuité et une aisance sans pareilles, à faire pâlir ceux qui en font usage comme les chasseurs capables de suivre une proie trace, les éleveurs attentifs aux milieux d’alpage ou évoluent leurs moutons, les cultivateurs et jardiniers finlandais connaisseurs des conditions de la fertilité. En ces temps de crise et d’aspiration à un retour à la terre, ils se reposent aussi à la nature, mais autrement et parfois depuis les villes.

Sans autre nécessité que celle de connaître le vivant pour ce qu’il est, ils arpentent et révèlent les milieux avec pour tout appareillage leur sens et leur sensibilité, un carnet de notes en main, des guides d’identification, des jumelpes suspendus autour du cou. Leur engagement empirique et livresque, s’il ne détermine ni ne dépend d’un mode de vie et d’un lien avec des formes d’utilisation des milieux, n’en est pas moins impérieux, exigeant et intense. C’est aussi pour eux l’affaire d’une vie. Depuis l’enfance, leur existence est intimement et solidement arrimée à celle des vivants qu’ils observent. Leur modalité de connaissance est à la fois un rapport très concret au monde et un engagement existentiel qui ne saurait se satisfaire de la notion vague et mal taillée du passe-temps intellectuel.



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Ceux qui savent ne jamais tout savoir

À se rappeler les mots de Vinciane Despret à propos du chant des oiseaux et de l’immense curiosité qu’il suscite auprès des ornithologues, on peut dire en effet que les naturalistes amateurs comptent parmi ceux qui savent ne pas avoir, humbles maîtres tout s en la demeure, « curieux et émus de ce que les animaux et les végétaux ont à dire, aux énigmes qu’ils soulèvent, quand ils chantent ou volent, quand ils s’enracinent ou ploient sous le vent.

Ni triste érudition ni savoirs froids et éloignés, il faut suivre les naturalistes amateurs sur les chemins pour comprendre ce que leur régime d’attention au vivant – il s’agit bien de cela – produit comme formes rapport d’émerve nature. En France, les activités naturalistes nous parvinnent à bas bruit avec conservant une attention accrue depuis deux décennies, liées au constat de l’érosion de la biodiversité que les naturalistes amateurs informent le plus souvent en partenariat avec l’histoire nationale nature d’ille programmes de les recherches participatives qui se sont surtout développées à compter des années 2000 avec une accélération notable cette dernière décennie.



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On a vu aussi des naturalistes en lutte inventorier le site bocager et humide de la Zone à défendre de Notre-Dame-des-Landes en 2013. Comme le raconte Sandra Delacourt, durant trois années, un dimanche par mois, ils ont bénévolement arpenté les lieux, suivi des kilomètres linéaires de haies pour dénicher des lézards vivipares et couleuvres d’Esculape, trouvé dans les plissements des arbres des oreillards roux et des murins à mous-taches et couleuvres d’Esculape, trouvé dans les plissements des arbres des oreillards roux et des murins à mous-taches et couleure des détectés à l’écoles les mares.

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Nommer pour donner une existence

Sur les réseaux sociaux et dans la presse, Boris Presseq, botaniste au Muséum national d’histoire naturelle de Toulouse, inscrit à la craie sur les trottoirs du quartier de Busca, dans le centre-ville de Toulouse, le nom des plantes qui surgissen pied des gouttières et dans les fissures du bitume – pariétaire de Judée, pourpier maraîcher, renouée persicaire, drave printanière –, manière de sensibiliser les citadins à la flore qui les entoure, car nommer, dit-il, est une manière de donner . Que près de sept cents espèces parvinnent à trouver ainsi leurs chemins dans les interstices du minéral imposent pour le moins le respect, dit-il, si on sait y porter attention. […] À nous, modernes, donc, le changer notre regard pour repupler le monde de formes de vie bruissantes et foisonnantes à connaître et à reconnaitre. […]

Boris Presseq, botaniste, Toulouse.

Ou si l’on porte une attention exigeante à ce que les naturalistes amateurs disent et font, aux lieux qu’ils habitent, à leurs manières singulières de s’engager et de connaître, une chance est tendre de défaire les attendus. regarder la nature avec leur régime d’attention, il ne fait en effet aucun doute que ce sont des formes de vie singulières qui surgissent et émerveillent par leurs manières toutes particulières de paraître, d’apparaîtrer, de se mouvreir, de se relation et de vivre. Leur territoire n’est pas pauvre ni vide de présences réelles. Il est surpeuplé d’être à connaître et à reconnaître. […]

Les naturalistes amateurs s’émerveillent des virtualités de la vie sans la réduire ou la rabattre à une morale de la pitié envers des êtres vulnérables ; ils créent des formes de compagnonnage à distance, sans en passer par l’identification ou la transformation d’autrui. À les suivre au gré de leurs observations, de leurs pratiques et de leurs savoirs, on prend ainsi la mesure de la voie discrète mais consistante qu’ils ouvrent en ces temps d’aspiration à la considération et à la relation, déet du chemin qu’ ils empruntent.

Un espace-temps à part

Les veilleurs du vivant, août 2022.
Éditions La Découverte

Les activités naturelles occupent un espace-temps à part, et c’est justement parce qu’elles échappent en partie au jeu des contraintes sociales et des asymétries ordinaires relatives au fonctionnement des institutions, au marché du travail ou aux inégalités ‘elles sont tenues ( et Angleterre) pour enchanteresses. Elles confèrent aux individus un espace de liberté à réussir qui engage la construction de soi, la responsabilité individuelle et morale, les affiliations paritaires, la participation citoyenne. Elles dessinent un espace-temps en creux, à partir desquels se ménagent et se dessinent des relations à la nature en dehors de toute forme d’utilitarisme, des modes de connexion avec les vivants dénués de domination, ainsi que des modalitérés des modalités des avec le cadrage attendu de l’objectivité scientifique.

Leurs pratiques questionnent aussi ce que l’on entend par engagement politique, car les naturalistes s’engagent dans la lutte contre l’érosion du vivant, mais en prenant leur temps, en ralentissant le mouvement, en œuvrant avec patience, humicilité et soucilité detail , sans héroïsme, sans mobilisateur frontalement les rapports de force, sans construire de grands récits, sans dénonciation, lamentation ou prophétie.


Les veilleurs du vivant, Avec les naturalistes amateurs, Vanessa Manceron, éditions La Découverte, paru le 25 août 2022.